L’interview électronique de l’Impératrice | DJMAG France - Suisse - Belgique

L’Imperatrice est de retour avec ‘Tako Tsubo’, son deuxième album. L’occasion pour nous d’explorer les recettes de la formation parisienne et ses liens avec ses ainés de la French Touch …

Six musiciens, une armée de synthétiseurs, et une musique qui fait souffler sur le disco une fraicheur bienvenue. Avec une série d’EP acclamée et un solide premier album, ‘Matahari’, l’Impératrice s’est imposé comme l’un des visages phares de la scène française à l’international, consolidant une large fanbase de Paris à Mexico et glanant sa place à l’affiche de Coachella. En ce début de printemps, la formation est de retour avec ‘Tako Tsubo’, un deuxième long format à la production plus poussée que sur son prédécesseur, flirtant avec le hip hop west coast, la pop française des 70s et le funk élégant d'un ‘Discovery’. De quoi confirmer la stature internationale du groupe, que beaucoup voient déjà reprendre le flambeau des Daft Punk et s’ériger en tête de gondole d’une nouvelle vague estampillée French Touch… Charles de Boisseguin, le fondateur de l’Impératrice et Flore Benguigui, sa chanteuse, nous en disent plus sur ce nouvel album et sur ses liens avec la culture électronique française.

Votre premier album, ’Matahari’, était ancré dans les années 70. ‘Tako Tsubo’ s’étend quant à lui vers les 80s, l’âge d’or de la boîte de rythmes, du disco, de la house…

Charles : On a utilisé beaucoup de boîtes à rythmes, il y a très peu de vraie batterie sur l’album. Il n’y a que deux morceaux sur lesquels on en trouve : ‘Digital Sunset’ et ‘Souffle au coeur’. Le reste, ce ne sont que des batteries programmées sur une LM-1 de LinnDrum, une boîte à rythmes mythique des années 80, très utilisée par la scène disco indé de cette époque là et par des artistes comme Run DMC ou Michael Jackson sur ‘Thriller’.

D’où vient ce choix esthétique ?

Charles : On en a discuté avant de composer l’album en se disant qu’il fallait qu’on trouve un nouveau son de batterie. J’ai eu un déclic en entendant ‘24K Magic’ de Bruno Mars, qui est un excellent morceau, produit comme je les aime. C’est cette batterie qu’il utilise sur le titre, et je ne l’avais pas entendue dans d’autres prods récentes. On avait à côté du studio un mec qui est un collectionneur fou de vieux synthés et de vieilles machines, qui avait ces deux boîtes à rythmes, la LM-1 et la LinnDrum. Il nous les a prêtées pour l’album. 

La thématique du choc émotionnel, le fameux "Tako Tsubo", vous a également permis de créer des ruptures au milieu de vos titres, comme sur ‘Hématome’ ou ‘Souffle au coeur’, et d’y explorer le champ d’une production plus poussée...

Charles : C’est exactement ça. Nous avons essayé d’explorer des sons un peu plus durs, à la frontière du hip hop. Ce ne sont que des breaks qui sont très binaires, qui me font penser aux vieilles prods de Timbaland, notamment sur l’album mythique qu’il a fait avec Magoo dans les années 90 et qui était hyper club, c’était l'un des premiers disques de hip hop tourné à ce point dans cette direction. C’est aussi une vibe aussi très californienne, qui a été réactualisée par Anderson Paak, Tyler, The Creator, Kali Uchis… C’est un truc dansant, facile à défendre en live et hyper kiffant à explorer, c'est une facette de notre musique que nous n’avions pas du tout approfondie jusqu'à maintenant et on se sentait à même d’assumer ces influences et de les faire entendre aux gens.

Vous continuez tout de même à explorer une veine disco-house, comme sur le single ‘Peur des filles’…

Charles : C’est marrant parce que l’instru est très légère. Elle est simple, il y a un beat et une grosse ligne de basse. Je pense que c’est la voix qui fait la différence et ramène ce côté un peu disco et house.

Flore : Pour les voix, la grosse référence était ‘High Steppin' Hip Dressin’ Fella’ de Love Unlimited, qui est un morceau disco de fin 70, début 80. Il y a ce traitement des voix particulier, parce qu’il y a beaucoup de choeurs sur le refrain et qu’il fallait que ce soit en contrepoint avec cette instru très minimaliste. Je voulais que la voix soit épaisse et fasse groover un maximum le morceau. 

Toi qui viens du jazz Flore, as-tu dû effectuer un travail particulier sur ta manière de chanter pour t’adapter à une musique référencée nu-disco ?

Flore : Pas vraiment, c’est quelque chose qui s’est fait au fur et à mesure. Au début, on utilisait ma voix comme un instrument, je cherchais encore ma place et les gars n’avaient pas l’habitude de travailler avec des chanteuses. On s’est un peu construit tous les six à ce niveau là. Sur ‘Tako Tsubo’ j’ai beaucoup plus travaillé ma voix que sur ‘Matahari’, sur lequel les choses se sont faites de manière très spontanée. Ma manière de composer est restée la même, j’improvise sur les instrus des garçons jusqu’à ce que je trouve des lignes de voix qui me plaisent, ensuite eux choisissent, font des collages… Sur 'Tako Tsubo’ j’avais envie qu’on expérimente d’autres choses, qu'on trouve d’autres textures vocales. On a beaucoup travaillé l’effet des choeurs, les octaves, mon registre grave, qui n’avait pas été exploité sur ‘Matahari’, les effets comme pour l’intro de 'Tant d’amour perdu’… C’est un aspect du chant qui n’est pas vraiment développé dans le jazz, où l’interprétation prime sur la texture de la voix.

On retrouve ces textures très travaillées sur ta voix lors de vos live. Quelle est votre recette pour lui donner cette profondeur et cette perfection proche de ce qu’on peut entendre sur les enregistrements ?

Charles : La voix est très traitée en live pour avoir cet effet ‘produit’ que nous recherchons. Il y a un effet de chorus que l’on créé avec deux pistes de voix.

Flore : Il y a aussi des choeurs dans des séquences, et les gars chantent sur certains titres. Charles a également un vocodeur qui ajoute beaucoup d’épaisseur.

D’une manière plus générale, comment-parvenez vous à retranscrire en live la précision et la puissance de la production d’un album comme ‘Tako Tsubo’ ?

Charles : Tous les sons sont traités à la source, il y a énormément d’effets qui proviennent de synthés, qui passent dans des amplis… Ensuite il y a un gros travail sur le mix pour donner cette dynamique ultra dansante, presque club. On conçoit nos live comme des DJ sets, on ne veut pas que le public vienne juste écouter des morceaux, on a envie qu’il danse. Pour ça, il ne faut pas seulement se reposer sur le côté dansant des morceaux mais penser le son, mettre en avant la basse, exagérer certaines fréquences, pousser les subs dans le kick et dans la basse, exagérer la reverb d’une voix pour créer des ambiances et emmener les gens autre part… Ce sont des choses qu’on n’entend pas en live d’habitude.

Flore : On refait aussi les arrangements pour le live et on n’hésite pas à changer les instruments pour que certains sons fonctionnent mieux dans ce contexte. On a la chance d’avoir un super ingé son, Antoine Guyonnard, qui travaille avec nous depuis plusieurs années et qui maîtrise parfaitement notre son. On a beaucoup de synthés et d’instruments sur scène, c’est assez compliqué de sonoriser ça et de bien rendre justice à la musique. Lui connaît parfaitement nos morceaux, qui joue quoi et à quel moment… C’est ce qui nous permet aussi d’avoir un son au plus proche de ce qu’on veut.

Charles : On a précisément 14 synthétiseurs sur scène !

Flore : Et le bassiste a plusieurs basses, le guitariste plusieurs guitares, le batteur un SPD avec des samples… C’est un sacré chantier, et on a parfois eu des expériences sans notre ingé son où on s’est retrouvé un peu démunis parce que son travail est primordial pour transmettre l’énergie que l'on souhaite à la salle.

 


" Cette vibe un peu electro, cette culture du sampling, je l'ai toujours eu, ça fait partie de notre patrimoine culturel et de nos influences, on ne s'en cache pas. "


Votre morceau le plus streamé, ‘Vanille fraise’, est un remix, alors que le reste de votre discographie est majoritairement fait de compositions originales. Quel est votre regard sur cet "accident" ? Ça a été une chance de pouvoir explorer plus en profondeur vos références électroniques, ou est-ce qu’au contraire ça vous a contraint à coller à cette esthétique ?

Charles : La Clinique avait samplé ‘Disco Love’ de Ian Pooley sur ‘La Playa’, et j'ai retrouvé le sample original utilisé par Ian Pooley qui provient du ‘Spoiled by Your Love’ d’Anita Ward. J’avais refait la boucle pour me marrer et le morceau a eu près d’un million de streams l’après-midi de la sortie. C’est un titre très easy-listening et j'en suis content parce que ça correspond à une époque où j’écoutais beaucoup d’edits disco dans cet esprit. C’est vraiment un truc de gars qui a beaucoup de vinyles et qui va se mettre à sampler ses 45 tours parce qu'il s’ennuie dans son magasin de disques et va proposer des edits à d’autres disquaires qui vont les vendre à DJs… Ça fait vivre toute une scène, je pense notamment à Oye Records qui est devenu un label majeur de la scène nu-disco berlinoise. ‘Vanille fraise’ a eu son histoire, il a permis à l’Impératrice de s’exporter un peu, maintenant ça n’a jamais été une contrainte, cette vibe un peu electro, cette culture du sampling, je l'ai toujours eu, ça fait partie de notre patrimoine culturel et de nos influences, on ne s'en cache pas.

Flore : Le seul truc un peu embêtant c’est quand on est en concert et que les gens veulent qu’on le joue alors que ce n’est pas celui qu’on préfère.

Charles : On avait fait une version live mais comme il n’y a pas le sample, ça n’a pas la même âme.

Flore : Une fois les gens nous criaient même « Jouez ‘Vanille fraise’ » alors qu’on venait de le jouer !

Charles : Je vais plancher sur un ‘Chocolat Pistache’… Plus sérieusement, le morceau a été fait en 2014 à un moment où l’Impératrice n’avait pas beaucoup de visibilité, et on avait besoin de faire vivre le projet. Avec Hagni (le claviériste, ndlr), nous avions mis en place une formule en duo un peu façon Daft Punk, où on ne jouait que dans des clubs entre 3 et 6 heures du mat', on faisait des afters lunaires dans des caves immenses à Issy-Les-Moulinaux, c’était hyper chelou comme époque, et c’est aussi de ça qu’est né ‘Vanille Fraise’. Il y a toujours eu un côté un peu edit/disco/DJ chez l’Impératrice, j’ai commencé en faisant beaucoup de DJ-sets, j’adorais ça à l’époque, donc c’était cohérent et ça a participé à nous faire sortir la tête de l’eau.

Vous avez par ailleurs fait le chemin inverse en reprenant en live le remix qu’a fait Yuksek pour votre titre ‘Vacances’…

Flore : Tout simplement parce qu'on a adoré son remix, qui donnait une autre énergie au morceau en le rendant plus dansant. On a mélangé les deux versions du coup, on le commence dans sa version originale et on part sur le remix, comme ça il y en a pour tous les goûts !

Charles : On va continuer de faire ce genre de choses je pense, j’aimerais bien qu’on le fasse avec le remix de ‘Voodoo’ par Lazywax.

Flore : On l’avait aussi fait pour le remix de ‘Séquences’ par Parcels, dont on avait intégré quelques idées dans le live. A partir du moment où on refait les arrangements avec la volonté de rendre les titres les plus dansants possible, c’est naturel d'aller piocher dans les remixes.

Folamour, Session Victim, Red Axes, Yuksek… Vos remixeurs sont toujours sélectionnés avec soin. Comment les choisissez-vous ?

Charles : Il y a toujours une discussion assez longue avec le label parce qu’il peut y avoir des conflits d’intérêt, eux veulent des artistes un peu mainstream qui vont streamer, alors que ce n’est pas forcément la meilleure option à nos yeux. Nous avions par exemple confié un remix à Joe Goddard de Hot Chip, et il nous a fait un truc EDM london-style pas de très bon goût, ce n’était pas ce que nous voulions et ça coutait hyper cher… L’idée, c’est d’aller chercher des projets plus petits qu’on aime, parce qu’on sait que quand on demande à des gars qui sont plus « modestes », ils vont mettre dix fois plus de coeur à l’ouvrage que quelqu'un d’hyper mainstream qui va juste prendre son biff, te faire trois loop et mettre le tempo à 120 bpm.


" C’est comme ça que le son de la French Touch est né, avec ces boîtes à rythmes hyper compressées et ces basses disco. C’était la nouvelle house à la française, et nous, on ne fait clairement pas ça. "


L’étiquette « French Touch » est invariablement accolée à l’Impératrice. Avez-vous le sentiment d’appartenir à la même famille musicale que les Daft Punk et Air ou est-ce un malentendu provoqué par vos influences communes ?

Charles : J’ai grandi avec la French Touch, j’ai été adolescent à la fin des années 90 et j’ai vécu chaque sortie d’album des Daft Punk comme un événement. Ça a bercé mes soirées, comme beaucoup de gens. Je pense cependant que la filiation avec l’héritage French Touch est un peu trop facile…

Flore : Personnellement, c’est une culture que je n’ai pas du tout, je n'ai pas du tout grandi avec les Daft Punk. J’habitais à la campagne, peut-être ne sont-ils pas arrivés jusque là (rires) ! C’est quelque chose que j'ai découvert très tard donc ce n’est pas du tout une madeleine de Proust. C’est pareil pour Hagni. On est un peu affilié à ça mais ce n’est pas une référence commune au groupe, contrairement aux années 70 dans lesquelles on se retrouve tous.

Charles : Il y a certains morceaux phares des Daft Punk qui m’ont influencé, comme ‘Voyager’, ‘Something About Us’ et ‘Veridis Quo’, avec cette patte un peu funk et une mélancolie qui me touche. C’est peut-être ce que les Daft ont fait de plus universel, et c’est ça qui m’a donné envie de faire de la musique, cette couleur très particulière qui n’est même pas particulièrement française. Neuf personnes sur dix parlent de la French Touch en pensant que c’est la scène française d’aujourd’hui, mais à l’époque c’était surtout une manière de produire, de sampler, d’utiliser certains compresseurs et effets, ces rack Alesis tout pourris avec un phaser et un flanger dans lesquels ils échantillonnaient leurs trucs. C’est comme ça que le son de la French Touch est né, avec ces boîtes à rythmes hyper compressées et ces basses disco. C’était la nouvelle house à la française, et nous, on ne fait clairement pas ça.

Pourtant, nombreux sont ceux qui voient en vous les héritiers des Daft Punk, d’autant plus maintenant que le duo s’est séparé…

Flore : C’est gentil mais c’est un peu exagéré ! On en prétendrait jamais être les héritiers des Daft Punk. J’aimerais me dire qu’on aura la même carrière mais je n’en suis pas sûre !

Charles : Les gens ressentent nos influences communes. Les Daft Punk, c’était une célébration du disco, du jazz-funk et de la soul des années 70, en tout cas depuis ‘Discovery’. Quand ils ont sorti ‘Random Access Memories’, c’était une manière de rendre hommage aux musiques qui les ont bercés. On a ça aussi, mais on ne prétend pas faire quoi que ce soit de novateur là où Daft Punk l’a été. On mélange les styles parce qu’on aime ça, qu’on est six musiciens et que c’est notre façon de fonctionner.

Comment avez-vous vécu leur séparation ?

Charles : Je ne l’ai pas très bien vécu pour être très honnête. Je me suis d’abord dit que c’était encore un coup de com merveilleux et qu’ils allaient sortir un album dans la foulée, et puis l’album n’arrivait pas donc j’ai versé ma petite larme et fait ma petite analyse, en me disant que c’était très déprimant cette façon cynique de se barrer du jour au lendemain. Ils ont forcément leurs raisons personnelles, mais il y a quelque chose de déprimant à se dire qu’à chaque fois qu’ils ont sorti un truc, ils ont engendré une nouvelle génération de producteurs, et aujourd’hui, les mecs qui ont le plus influencé la planète musicale se mettent en retrait.

Crédit photo : ©Théo Gosselin

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